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Fragments de vie carcérale (6), par Ali Aarrass

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Beaucoup diront que les prisonniers d’aujourd’hui au Maroc, vivent dans le « luxe ».

J’aimerais bien qu’ils passent deux à trois jours enfermés chez eux, mais alors sans bonne nourriture, ni sucreries, ni téléphone, ni télévision, ni radio, ni eau chaude, ni personne à qui parler !

Pour moi, le luxe, c’était d’avoir un bout de crayon et un morceau de papier pour dénoncer les tortures abjectes et les privations de nos droits ! Il m’était interdit d’avoir cela dans ma cellule.

Je me rappelle la première fois qu’on m’a fait passer chez le médecin, après tout ces long mois de privation. J’étais malade et très faible, sans forces, du coup j’ai vu un crayon sur la table qui était censé être son bureau sans réfléchir je l’ai pris discrètement et je l’ai caché !

Avant, je pensais écrire avec mon sang, s’il le fallait, pour dénoncer les tortionnaires et les tortures.

Ce crayon, je l’ai coupé en trois morceaux et je les ai partagés avec deux autres prisonniers.

C’était aussi un luxe d’avoir un coupe-ongle. Mes ongles, je les frottais au sol en gravier !

Voilà le luxe dans l’isolement au Maroc !

C’était aussi un luxe de n’avoir ni vêtements de rechange, ni sous-vêtements. Tout m’était confisqué ! Comme c’était aussi un » luxe », de me laver avec de l’eau très froide ! Au Maroc, il faisait un froid terrible en hiver.

Pour justifier ces conditions de vie inhumaine, il n’y avait qu’un seul mot, tout simplement le mot discipline !

Cela voulait dire qu’il nous était interdit de parler, de manifester, de dénoncer les conditions de détention! En bref, nous tenir et faire de nous des robots!

Mais , pas de chance pour eux, la discipline était en moi depuis mon enfance !

Les nuits étaient plus longues que les journées. C’était le moment où je commençais à réfléchir plus longuement. Toute ma vie défilait dans le noir total.

Des nuits sans pouvoir fermer les yeux, des moments agréables et inoubliables de mon enfance, mon adolescence, des moments de folie, avant de rejoindre ma maman à Bruxelles depuis ma ville natale de Melilla. En sachant que j’allais la quitter, mon cœur s’était brisé en deux, car j’allais laisser derrière moi mon papa et ma grand-mère, celle que j’ai toujours aimée. Malgré toutes les injustices, les épreuves des années d’emprisonnement, j’ai gardé l’espoir de pouvoir un jour les retrouver… Avec le temps, une chose fondamentale m’a aidé à résister. Celle de me répéter : « Ali, il y a-t-il encore des choses dans la vie auxquelles tu n’as pas encore goûté ? » Savoir qu’un jour je serais libéré et pourrais revivre à nouveau me donnait une force inébranlable.

Quelques jours après l’arrivée de ces  Sahraouis, dans ma cellule, j’ai senti des odeurs de fumée de cigarette. Je suis monté sur le lavabo encastré dans le mur pour attirer l’attention du fumeur.

C’était l’un des  Sahraouis et directement il s’est excusé. Je ne voulais pas en rester là et j’ai ajouté : «  Comment est-il possible que des hommes comme vous, militants, combattants, qui avez affronté ce régime criminel, dictateur et qui êtes restés avec vos principes afin de pouvoir récupérer vos terres, qui vous retrouvez aujourd’hui dans ces conditions inhumaines, comment est-il possible que vpus soyez vaincus par un morceau de cigarette ? »

Là, c’était le silence, sans commentaire… Comme je lui avais parlé en français, j’étais certain qu’il m’avait compris.

Le jour d’après, le soir tombé, il appelle celui qui lui a parlé la veille sur la cigarette ! Je lui dis : Oui, c’était bien moi. Il m’a remercié pour ce conseil. Pour terminer il ajoute qu’ à partir d’aujourd’hui il ne fumait plus… J’ai ajouté qu’il était libre de son choix. Mais il faut savoir qu’ils seront condamnés, et pour bien longtemps. Donc pourquoi choisir une mort lente en prison !

À son tour de me poser une question. Qui étais-je ? Il voulait savoir à qui il avait parlé.

Je me suis présenté, sans tarder il m’avait reconnu. Je dois dire qu’il m’avait surpris. J’ignorais que mon affaire était connue aussi par des Sahraouis !

En Espagne, j’ai appris à ne m’attacher à aucun prisonnier. Avec le temps on m’a enseigné qu’en isolement sensoriel, l’une des tortures, c’est quand tu commences à côtoyer un détenu et t’habitues à lui, ils viendront soit le changer de quartier ou alors le transférer dans une autre prison. Croyez-moi, j’ai été maître de moi-même, de mes sentiments, durant 12 ans j’en ai vu des prisonniers politiques et d’opinion défiler sous mes yeux.

Leur but étant de nous déshumaniser dans l’isolement et faire de nous des êtres abandonnés, écartés d’autres êtres humains. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à oublier ces hommes courageux, qui ont réussi à se faire une place en Isolement. J’étais inspiré par Nelson Mandela:

La sagesse, l’intelligence, le courage, la persévérance, l’humilité, la modestie, la dignité…

D’autres aussi que j’ai laissés derrière moi, j’aurai l’occasion d’en parler.

Fragments de vie carcérale (3), par Ali Aarrass

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Je vous demande de m’excuser, car je vais devoir souvent prononcer des mots désagréables comme : kidnappé, torturé, violence, humiliation, prison, isolement, etc.
Ceci dit, je continue pour mieux expliquer ce côté humain qui fait que, malgré les tortures abjectes, les conditions de détention difficiles à supporter durant de longues années, il faut rester debout, bien ferme dans ses convictions.
Nous savons tous que l’homme a la spontanéité et il est prédisposé à porter de l’aide à son semblable !
 Au début de mon isolement dans la prison de Salé 2, j’entendais quelqu’un frapper de l’autre côté du mur de ma cellule, j’étais encore en état de choc, je me suis levé du sol et me suis dirigé vers le mur pour savoir d’où venaient ces coups. Je réponds aussi par des coups, j’entends une voix qui dit de monter sur le lavabo encastré dans le mur, je suis monté et j’ai vu une main de la cellule voisine qui m’offrait un fruit ; je n’ai pas hésité une seconde, je l’ai remercié pour ce geste humain.
Puis plus de nouvelles depuis ce jour-là du voisin. Je dois dire que, encore aujourd’hui, je garde dans l’esprit cette solidarité et bien sûr le goût de ce fruit que j’ai dégusté avec grand plaisir et puis je devais me débarrasser de l’épluchure dans la toilette avant que les matons ne les trouvent, pour ne pas mettre en danger le voisin d’à côté, car ils savent que j’étais sensé n’avoir de contact avec personne !
Les cinq premiers mois de mon isolement, au sol avec deux couvertures, portes et fenêtres fermées, une nourriture immonde et immangeable, sans douche, sans médecin, sans coiffeur, sans sortir à la cour, sans visite familiale…
Couché sur le dos, je fixe le plafond de mes yeux et du coup je vois ce plafond descendre et s’approcher de mon visage.
La faim était présente tout le temps, la nourriture, quand elle arrive, je la mange parfois en fermant les yeux et en triant les petites bestioles et les cailloux, le pain sale et sec. Malgré cela, j’étais moralement capable de leur démontrer que je n’avais besoin de rien et de rester debout même si mon corps me joue un tour avec un dysfonctionnement articulaire.
Bien sûr, ceci après leur avoir demandé à maintes reprises le pourquoi de toutes ces entorses à mes droits fondamentaux. Je savais très bien qu’ils étaient sous les ordres des hauts placés !
Les mois passent, les odeurs dans ma cellule commencent à devenir fermentées et insupportables mais je dois reconnaître que je m’étais habitué à ces conditions inhumaines et déplorables.
Les matons, quand ils ouvrent la porte blindée de ma cellule, bouchent leur nez et me demandent : pourquoi tu n’ouvres pas la fenêtre ?! Je leur ai fait savoir que cela ne me dérange absolument pas et qu’elle était fermée avant mon arrivée.
L’heure de la distribution des repas, ils poussent le plateau avec leurs pieds en fermant vite la porte. Ce geste est pour me faire savoir que je ne suis rien qu’un criminel ou un animal. Cela fait partie des humiliations et les tortures blanches d’isolement, ce sont les consignes.
Je savais qu’il leur était facile d’ouvrir cette maudite fenêtre et de ne plus me priver des tous les droits fondamentaux, mais je ne devais pas tomber dans leur jeu.
Il est très facile pour les personnes fragiles de céder et d’être une pâte à modeler pour les tortionnaires.
D’autres se font avoir par le chantage et des promesses, qui ne sont jamais respectées.
Un après-midi, la porte blindée de ma cellule s’ouvre, je vois le gardien de mon quartier avec un prisonnier avec une tondeuse en main prêt à me couper les cheveux avec mon accord. Je n’ai pas refusé ce que je savais être un droit. Donc ils rentrent avec une chaise toute en morceaux, directement je me suis rappelé de la fameuse chaise du centre secret de Témara, là où les bourreaux m’ont torturé et passé à tabac durant douze jours et nuits …
Directement je lui dis de changer cette chaise pour une autre en bonne condition, chose qu’il n’a pas refusé, il ordonne au coiffeur de prendre une juste à côté de son poste. J’ai vite remarqué que le gardien était mal à l’aise à cause des odeurs. Il me dit avec respect : pourquoi n’ouvres-tu pas la fenêtre ? J’ai lui dit qu’elle était très haute et que c’est de votre devoir à vous de faire le nécessaire pour que je sois dans de bonnes conditions de vie. Avant son départ, il m’a dit qu’il allait signaler cela à son chef. Me voilà les cheveux coupés, mais il me fallait une douche, je commence à me gratter partout. Ce qui était important c’était de les voir arriver vaincus en m’offrant mes droits fondamentaux sans les supplier ni plier les genoux.
Un bon matin le directeur se présente avec ses gardes et me dit : as-tu besoin de quelque chose ? Conscient de l’état dans lequel j’étais. Qu’auriez vous répondu ?
Je m’attendais à ce qu’il se présente d’abord… Rien de tout cela, directement avec sang froid, comme ils ont l’habitude de le faire. C’est pour te démontrer qu’il est le plus fort et le seul à détenir l’autorité en prison. Aussi quand il est accompagné par ses gardes fidèles, il utilise la langue de bois. Avant de lui répondre, je le regarde dans les yeux, directement je me suis dit, « Ali reste fort devant eux, ne tombe pas à leur niveau . »
D’après vous, ne croyez-vous pas que le directeur est censé être au courant des conditions de vie de chaque prisonnier dans son établissement. Il n’y a pas une chaise qui se déplace d’un endroit à un autre sans sa permission ! Donc j’ai répondu en le regardant aussi dans les yeux. « Non, je n’ai besoin de rien ». Il ne s’attendait pas à cette négation de la part d’un prisonnier isolé, coupé du monde extérieur, qui couche au sol, privé de médecin et de médicaments, de douche, de téléphone, de sortie à la cour et cela durant cinq mois depuis mon dépôt à Salé ll.
Aussi j’aimerais attirer votre attention sur ces cinq premiers mois d’isolement sensoriel. Il y a eu le printemps arabe en Tunisie, Libye, Égypte, le 20 février au Maroc, les indignés en Espagne (Madrid). Tout ceci je l’ignorais. Donc le directeur part en claquant fortement la porte blindée de ma cellule.
Quelques minutes après, le gardien de mon quartier (B), s’approche pour me dire, « Ali pourquoi tu as refusé l’offre du directeur ? » Il me fallait une fois de plus répondre en pesant bien mes mots. Je lui ai dit que si cette offre était un droit, il ne faut pas me priver de cela ! Et si c’était un privilège, je n’en voulais pas ! Alors, je vais expliquer la raison pour laquelle j’ai refusé : Si j’avais répondu au directeur : oui j’ai besoin d’un lit avec un matelas, d’une chaise, d’une petite table, de prendre une douche, de voir un médecin, de sortir à la cour, de téléphoner à ma famille… Ou encore une autre chose facile et à portée de main, comme avoir ma brosse à dents et du dentifrice, petite chose qui m’avait été refusée. Donc imaginer dans qu’elle état d’esprit j’étais.
Quelques jours plus tard, le même gardien s’approche de la porte de ma cellule pour me dire « Ali, il faut que tu fasses une demande écrite à la direction pour récupérer tes habits et ta brosse à dents.» J’ai remarqué que ce gardien m’a parlé avec respect et qu’il voulait peut-être me conseiller ou alors il a été envoyé pour voir ma réaction mais j’ai renoncé à faire la demande !
Je répète qu’il était dans mon droit d’avoir un minimum de bien être dans cet isolement, mais ils ne l’ont pas voulu ainsi !!!
Si j’avais répondu par oui à leur demande, je leur aurais montré mon point faible. Donc tout en sachant qu’ils aimaient s’amuser avec ma dignité, j’ai évité de leur procurer ce plaisir…
Les jours passent lentement, très lentement.
Un bon matin très tôt. La porte blindée s’ouvre, des matons entrent pour fouiller ma cellule, je dois dire qu’ils étaient dégoûtés des odeurs très fortes, après m’avoir fouillé et ce qu’il y avait a fouiller ! Ils repartent sans rien dire ni trouver.
Le jour d’après, toujours le matin, le chargé du quartier entre dans ma cellule avec une chaise pour ouvrir cette fenêtre que je refusais d’ouvrir sur leurs ordres.
Après son départ, je me suis senti très bien et fier de ma dignité, moi qui n’ai pas cédé ni à l’intimidation ni à l’humiliation.
Concernant la dignité et l’espoir chez l’être humain, je ne finissais pas d’apprendre des leçons tous les jours.
À cette époque-là, il y avait un prisonnier dans la cour, un homme accroupi en train de cirer ses chaussures, un autre qui s’approchait de lui pour lui dire  » »je vois que tu te prépares pour sortir bientôt n’est ce pas ? » Et l’homme aux chaussures lui répond oui. L’autre repose une autre question « combien il t’en reste avant ta libération ? » Et lui, il répond : Je suis condamné à perpétuité ! «
Ceci-dit, il était fort dans le corps et l’esprit qu’un jour il finira par sortir mort au vivant, mais jamais sans sa dignité et la fierté d’un homme !!!
J’ai compris que cette vie n’est pas pour les âmes timorées qui ont peur de faire face à la réalité.
Hélas il était écrit que j’apprendrais de bonne heure que certaines choses coupent l’appétit, l’envie de manger s’envole en même temps que le sommeil !
Je suis désolé, mais jusqu’à maintenant vous avez remarqué que je ne peux vous parler que d’anecdotes bien tristes…
En voici d’autres qui peut-être allègent nos cœurs.
Souvent dans l’isolement total avec un silence interminable, coupé du monde, couché sur le dos je me parle à moi-même, je me dis : « Dis-moi, dis-moi que je suis vivant ? Oui, je réplique, oui, toujours vivant ! »
L’homme a-t-il une fin propre ?
Nous savons qu’il se nourrit d’illusions. Il faut qu’il s’y tienne. Sinon il chavire et il tombe, en raison de ses faiblesses de cœur et d’esprit.
En prison donc, ne jamais avoir confiance, être prudent , prendre le temps de bien connaître les matons, ouvre bien tes yeux, tes oreilles ! Sois intelligent et patient. Il faut vivre ton présent, chaque moment, chaque minute de ta vie est importante, et ne t’habitue pas à la routine, car ils peuvent te la briser à n’importe quel moment, alors tu te sentirais déboussolé ce jour-là entre ces quatre maudits murs de ta cellule !

Ali Aarrass chez Michel 𝗠𝗜𝗗𝗜 : 𝟭𝟮 𝗮𝗻𝗻𝗲́𝗲𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗶𝘀𝗼𝗻𝘀 𝗺𝗮𝗿𝗼𝗰𝗮𝗶𝗻𝗲𝘀

dans ACTIONS/DANS LA PRESSE/Evénements/EXTRADITION/LA PRISON AU MAROC/TORTURE par

𝗠𝗜𝗖𝗛𝗘𝗟 𝗠𝗜𝗗𝗜 
𝗔𝗹𝗶 𝗔𝗮𝗿𝗿𝗮𝘀𝘀 : 𝟭𝟮 𝗮𝗻𝗻𝗲́𝗲𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗶𝘀𝗼𝗻𝘀 𝗺𝗮𝗿𝗼𝗰𝗮𝗶𝗻𝗲𝘀
☞ RDV mardi 𝟴 juin 𝗮 𝟭𝟮𝗵 sur la page FB https://www.facebook.com/InvestigAction

Le 11 avril, Ali Aarrass fera une grève de la faim solidaire d’une journée pour Julian Assange.

dans ACTIONS/COMMUNIQUES DE PRESSE/Evénements/EXTRADITION/TORTURE par

Un article de Marie-France Deprez, Comité Free Assange Belgium

Ali Aarrass est enfin libre mais après 12 années d’injustice, de torture. Alors quand nous l’avons vu venir nous rejoindre pour soutenir Assange, cela a mis de la chaleur dans nos cœurs. Ali sait ce que vit Julian. C’est pour cette raison qu’il peut nous transmettre force et résistance. Cette grève de la faim qu’il mène aujourd’hui, ce n’est pas pour se mettre en danger un jour de plus. Non, le symbole de cette grève c’est de dire que manger est normal, c’est un droit fondamental, mais, il est possible de s’en priver, si on en décide soi-même. Aujourd’hui Ali a choisi ce moyen pour nous aider à comprendre ce qu’est la privation des droits.

Julian Assange est menacé d’extradition et s’il est extradé de 175 années de prison. Les rassemblements Assange, c’est le soutien, le soutien par l’information.
C’est le soutien par la rencontre et la discussion.
Et des rencontres, nous en avons faites.
Et parmi ces rencontres, certaines sont plus marquantes que d’autres.
Rencontrer des prisonniers enfin libres quand on lutte pour la libération d’un prisonnier est bouleversant.
Le monde carcéral nous est étranger pour la plupart, plus étranger sans doute que n’importe quel pays où nous ne sommes jamais allés.
La privation de liberté, comment l’imaginer ?

Lorsque le confinement est venu, j’ai cru que je pourrais commencer à comprendre, je sortais peu mais… je pouvais sortir.
Lorsque le soleil brillait, je pouvais le sentir assise à ma fenêtre.
C’est là que j’ai pensé que si je n’avais pour toute fenêtre qu’une fente placée si haut que je ne pourrais l’atteindre, que si je n’avais pas de fenêtre…, que si je ne savais pas quand je sortirais de ce trou.
Alors que serait ma vie.
Et même dans ces conditions, comment imaginer
des jours,
des heures,
des minutes,
des années en prison.
Aujourd’hui, Julian Assange est emprisonné à la prison de haute sécurité de Belmarsh depuis deux ans, isolé de tout et surtout de sa famille, coupé du monde, même du monde judiciaire puisqu’il ne peut pas voir ses avocats.

Ali Aarrass lui est enfin libre mais après 12 années d’injustice, de torture.
Alors quand nous l’avons vu venir nous rejoindre pour soutenir Assange,
cela a mis de la chaleur dans nos cœurs .

Julian Assange est menacé d’extradition et s’il est extradé de 175 années de prison.
Ali Aarrass a vécu l’extradition, une extradition alors qu’un jugement l’avait innocenté. Comme Assange, il ne connaissait pas le pays vers lequel il était extradé.
Il a vécu ces moments où l’on vous mène contre votre volonté vers un avion sur un tarmac. Un avion sur un tarmac qui n’évoque pas soleil ou plage mais enfermement et obscurité. Il a connu cette peur d’un départ non voulu, ces efforts pour ne pas embarquer. Ali sait ce que vit Julian.
C’est pour cette raison qu’il peut nous transmettre force et résistance.

Cette grève de la faim qu’il mène aujourd’hui, ce n’est pas pour se mettre en danger un jour de plus.
Non, le symbole de cette grève c’est de dire que manger est normal, c’est un droit fondamental, mais, il est possible de s’en priver, si on en décide soi-même.
Aujourd’hui Ali a choisi ce moyen pour nous aider à comprendre ce qu’est la privation des droits.
Il se prive de nourriture pour nous faire comprendre l’injustice infligée par ces autorités, ces juges, ces gouvernements qui s’autorisent à refuser des droits humains fondamentaux à des innocents injustement maintenus en détention.

Libération de Julian Assange.
Abandon de toutes les charges à son encontre.
LE JOURNALISME N’EST PAS UN CRIME.

 

L’évènement « Deux ans à Belmarsh. Vigiles pour Assange » est organisé par le Comité Free.Assange.Belgium.


Venez soutenir, rencontrer, rejoindre le gréviste de la faim.

Venez discuter et marquer votre soutien ce dimanche 11 avril de 10 à 18 heures au Théâtre National occupé, Bd Émile Jacqmain 111-115 1000 Bruxelles   

Sur Facebook cliquez ici

Mercredi 24/3/2021 : Ali Aarrass à la radio et sur La Une (RTBF)

dans DANS LA PRESSE/Evénements par

Photo/Picture :  Thomas Nolf

Á la radio La Première à 7h.10

 

 

 

 

 

Sur la Une à 19h30

 

Lovebirds, by Philippe et Arthur Tasquin, a song and artwork for the prisoners (Ali Aarrass, Julian Assange and all the others)

dans ACTIONS/ARTS/DANS LA PRESSE/Evénements/Lettres/Letters/Brieven par

Lovebirds is a collaboration between a father and a son who wanted to create something together. This project is about the loneliness and pain of being far from our loved ones. It explores a dystopic society where everyone is captive and separated.
For optimal viewing experience, please watch this clip at full screen in 4K with ample sound.
For more visuals and in depth breakdown, please visit :
artstation.com/arthurtasquin

LYRICS
My love my darling
I hear you crying
Behind the walls
From the dark world of shadows

I’m such a long time in prison
Waiting for another season
Now it’s time to free
The blackbird inside me
And let it go…

Whispering in the breeze
What it’s like to be free
How it feels to be home in your arms
Run the earth
Touch the sky
And then send back to me
All those precious memories

Could it be some delusion
Now I see in a vision
White wings take shape in the moon
White wings approach
And fly me away

CREDITS
A song by Philippe Tasquin
Directed by Arthur Tasquin

LINKS
Philippe Tasquin
_____________________________________________________
youtube.com/channel/UC6EtqaQMOJmPNNhB3qV112Q

Arthur Tasquin

30 jours pour Ali Aarrass. Ultime appel aux dons

dans ACTIONS/Evénements par
 
 
(Photo : un papa qui attend son fils)
 
Chères amies, chers amis,

Dans très exactement un mois, le 02 avril 2020, Ali Aarrass sera libre.

Ce moment, tant espéré et mille et une fois imaginé, va enfin se produire. Il faut bien qu’un jour la vie reprenne ses droits. L’indigne ne peut durer éternellement.

Aujourd’hui, c’est une joie particulière qui nous anime, celle des retrouvailles annoncées avec notre frère Ali qui a été injustement privé de liberté douze longues années durant. A cette joie indéniable de voir un vieux père fatigué serrer dans ses bras son fils bien-aimé après une interminable absence, se mêle aussi une anxiété sourde nourrie par l’incertitude du lendemain. Inévitablement on ne sort pas indemne d’une telle épreuve. L’infâme subi sur tant de temps ne peut que laisser des traces indélébiles et nous craignons l’effet prolongé de celles qui auront marqué au fer rouge le corps et l’esprit d’Ali.

Pour dissiper toute l’appréhension qui peut venir troubler l’esprit de ses proches en cette ultime période d’attente, il y a la foi mais aussi les marques de soutien non démenties qui ont rendu cette épreuve moins lourde pour Ali comme pour l’ensemble de sa famille. Elles ont permis de rendre à Ali un bout de l’humanité qui lui était arrachée.

A l’aube de sa nouvelle vie d’homme libre, c’est donc tout naturellement que nous faisons appel une fois de plus à votre sens de la solidarité. Si le temps de la libération sera certes celui des retrouvailles, il sera aussi celui d’innombrables démarches administratives en tout genre. Ali aura besoin d’un minimum de ressources financières pour vivre dignement et couvrir les frais auxquels il sera exposé, le temps de recouvrir ses droits sociaux.

C’est pourquoi nous lançons une dernière campagne de soutien financer, avec l’objectif de récolter un maximum de fonds en 30 jours. La somme réunie, que nous nous engageons à vous communiquer en toute transparence, sera remise à la famille d’Ali au moment de sa libération. Tout geste, même minime, compte. L’essentiel est de faire perdurer ce formidable élan de solidarité qui a grandement contribué à sauvegarder la dignité d’un homme opprimé.

Nous vous remercions d’avance d’effectuer vos dons au numéro de compte suivant : BE69 0016 7484 8678 de Farida Aarrass avec la mention « Ali libre ». 
 
Une fois Ali effectivement libre et de retour parmi nous, nous chérissons le souhait de vous réunir toutes et tous lors d’un grand événement festif. Ce sera pour nous l’occasion de vous témoigner en sa présence de notre profonde reconnaissance pour votre soutien si précieux.
 
D’avance merci à toutes et tous ! N’hésitez pas à diffuser cet appel aux dons autour de vous.
 
Khadija Senhadji pour le Comité Free Ali
 

 

#Waiting4Ali 02 04 2020

le prix de la BD de reportage 2019 a été attribué à Manu Scordia pour la Bande dessinée « Ali Aarrass ».

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Ces 13, 14 et 15 septembre avait lieu la Fête de la BD 2019 à Bruxelles. A cette occasion,la cérémonie de remise des Prix Atomium récompense les bandes dessinées les plus marquantes de l’année.
 
Au total, huit prix ont été décerné: le Prix Atomium de Bruxelles, le Prix Première du Roman Graphique, le Prix Fédération Wallonie-Bruxelles,  le Prix « Le Soir » de la BD de reportage, le Prix Cognito de la BD historique,  le Prix Atomium de la BD citoyenne,  le Prix Willy Vandersteen 2019 et le Prix Raymond Leblanc de la jeune création.
 
Cette année, le prix de la BD de reportage a été attribué à Manu Scordia pour la Bande dessinée « Ali Aarrass ».
Une belle reconnaissance pour cette bande dessinée qui relate l’histoire d’Ali depuis son enfance jusqu’à la situation d’injustice qu’il vit aujourd’hui. Manu Scordia avait déjà édité une première version de cette bande dessinée en 2016 grâce à la campagne de crowfunding « Ali Aarrass, au delà des barreaux et des frontières ».
C’est maintenant aux éditions Vide-Cocagne que le livre est réédité et soutenu par Amnesty International et la Ligue des Droits Humains. Cette nouvelle version est préfacée par Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits Humains.
 
Gageons que cette reconnaissance poussera l’Etat Belge à prendre ses responsabilités et apporter enfin à Ali Aarrass l’aide consulaire à laquelle il a droit.
 
La bande dessinée est disponible en librairie et vous pouvez aussi la commander en ligne ICI
 
 

Interview de Julie Jaroszewski, autrice et metteuse en scène du Chœur d’Ali Aarrass : « Un pacte me lie à Ali Aarrass. C’est ça qui me tient… »

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 Un interview par Luk Vervaet

Dans les stations de métro de Bruxelles, un poster magnifique du Théâtre national invite à la représentation du Chœur d’Ali Aarrass les 23,24,25, 26 et 27 avril prochains. Comme Fatima Isma (photo dans la station Rogier), j’en prends une photo. Pour moi, comme pour mes camarades qui ont commencé la campagne Free Ali Aarrass il y a dix ans, c’est un moment historique. Qui aurait pu s’imaginer Ali Aarrass dans les métros de la capitale ? Il y a quelques années, j’avais vu la pièce « Waiting » sur les familles de détenus à Guantanamo de Victoria Brittain. J’ai tourné avec la pièce de Jean-Marc Mahy Un Homme debout. Il y a les films extraordinaires sur les prisonniers républicains en Irlande du nord. J’ai toujours rêvé qu’un artiste fasse une pièce de théâtre sur l’affaire Ali Aarrass.  Et voici Ali Aarrass au Théâtre national.

Julie Jaroszewski (° 1982) est la force motrice du Chœur d’Ali Aarrass. Elle est, avec Farida Aarrass, l’auteur des textes et la metteuse en scène. J’ai rencontré Julie pour la première fois il y a quelques années lors d’une conférence de presse sur une grève de la faim d’Ali. Je l’avais organisée dans le local du Parti Egalité, avec la participation de Dounia Alamat et de Farida Aarrass. Il y avait la RTBF et il y avait Julie Jaroszewski pour ZinTV. Depuis, elle a participé à toutes les actions pour Ali, pour ensuite se lancer dans ce projet hors du commun qui s’appelle le Chœur d’Ali Aarrass. Après un passage en version courte au Festival de Libertés et au Festival XS, le Chœur sera sur scène pour la première fois en version longue (90 minutes) au Théâtre national.  Rencontre et interview dans un café bruxellois.

Luk Vervaet (LV) : Julie, quand j’entends ton nom, je lis une histoire polonaise ?

Julie Jaraszewski (JJ) : Oui, c’est exact. Mais c’est une histoire effacée. J’ai un nom polonais. Les racines juives ou tziganes qu’on pourrait avoir ont été cachées. Pour nous préserver. On n’en parlait pas. Et ainsi, la deuxième guerre mondiale est passée pour ma famille, comme pour n’importe quelle autre famille. L’immigration de mes grands-parents date des années 1920. Mais elle est restée ancrée en moi, j’y suis attachée, avec un sentiment de refus de me désintégrer. J’ai des grandes zones d’ombre. Je cherche à exhumer cette histoire. Récemment j’ai découvert le nom du village dont ils sont venus, qui n’était pas en Pologne mais en Tchécoslovaquie. Une terre devenue polonaise en 1938. J’ai découvert que c’est l’industriel Schneider, chez qui mon grand-père travaillait dans une usine à la frontière entre la Belgique et la France, qui a dessiné ces nouvelles frontières. Que mon arrière-grand-mère avait un nom, que des amis tziganes identifient comme ayant possiblement une étymologie Kalé, langue d’origine des Gitans. C’est certainement tout cela qui m’a rapproché de l’histoire d’Ali et de Farida.

LV : Julie Jaroszewski chante Kurt Weill, Julie est chanteuse de jazz, du classique, du folk, des chansons populaires de la résistance, comédienne, coréalisatrice de film, metteuse en scène… une artiste pluridisciplinaire ?

JJ : Le Burkina Faso a joué un grand rôle dans la perception de ma fonction en tant qu’artiste. Au Burkina, j’ai appris que la division entre les danseurs ou les comédiens et les différentes formes d’art n’a pas lieu d’être. J’ aimerais pouvoir effectuer le travail opéré par ce qu’on appelle en Afrique « les griots », qui sont des passeurs de mémoire, qui chantent, racontent ou dansent des histoires du temps passé pour opérer la transmission au temps présent. Ils se tiennent aux côtés des chefs guerriers, peuvent penser avec eux les moments opportuns d’une bataille, parce qu’ils tiennent en mémoire la jonction du passé au présent. J’essaie d’être la bonne griotte des Aarrass.

LV : Tu me parles du Burkina Faso. Tu participes à la campagne contre l’intervention américaine au Venezuela. D’où te vient cet internationalisme, cette connexion avec les peuples du Sud et leurs luttes ?

JJ : Dans les années 1970 ou 1980, l’internationalisme était une chose tout à fait normale, non ?  Je suis consciente qu’aujourd’hui il n’est plus présent comme à cette époque, mais j’espère que cette tradition internationaliste reviendra. L’internationalisme fait partie de mon enfance. Quand j’étais petite, il y avait des réunions d’Amnesty chez nous, mes parents m’envoyaient au lit sauf quand il y avait des réunions politiques. Là, disait ma mère, je pouvais apprendre ce que je n’apprenais pas à l’école. Je me souviens d’une atmosphère de communion, d’une ambiance de fête. A 17 ans j’ai fait le grand saut d’un petit village en Wallonie vers l’INSAS, une des grandes écoles de théâtre dans la capitale.  Nous étions 130 candidats à l’entrée dont on retenait 15. J’en faisais partie. J’avais une énergie brute. Au début, j’avais vraiment des difficultés à trouver ma place. J’étais une petite paysanne à l‘accent wallon, qui sortait d’un petit village. Après un an, je suis partie au Burkina Faso pour deux mois. C’était mon premier séjour dans ce pays et des dizaines d’autres allaient suivre. Là j’ai compris pour la première fois que j’étais blanche. Là, j’ai appris qu’il n’y avait pas une seule manière pour faire les choses. Assise sur la tombe de Sankara, j’ai découvert une philosophie de la résistance. Une science de la vie qui s’est transmise. Au point où je me sens à présent étrangère à Bruxelles, avec un sentiment d’appartenance profonde à l’Afrique. Et, ça peut te sembler bizarre, c’est aussi le Burkina qui m’a rendu ma fierté en tant que Wallonne, une fierté de ma grand-mère. Finalement la Wallonie, c’est aussi le Sud, c’est aussi la périphérie. Quand je montrais le film sur les tirailleurs marocains à ma grand-mère, elle était en larmes : « mais enfin pourquoi on leur a fait ça ? pourquoi ils nous ont menti ? ».

LV : Comment as-tu découvert l’affaire Ali Aarrass ?

JJ : D’abord via Facebook. Et je dois bien avouer que j’ai mis du temps à m’en rapprocher parce que l’accusation de terrorisme me faisait peur. Le « Il n’y a pas de fumée sans feu » a aussi agi sur moi. Ce sont l’avant-dernière grève de la faim d’Ali et ma participation à la conférence de presse avec toi, Dounia et Farida qui ont fait le déclic. L’émotion de Farida, mais aussi celle de l’avocate Dounia. A partir de ce moment ce n’était plus possible pour moi de tenir la caméra, je devais passer de l’autre côté.

LV : Il y a pas mal d’artistes qui ont fait des poèmes et des chansons magnifiques autour de l’affaire Ali Aarrass, mais toi tu as amené la musique au sein des actions et des manifestations. Pour aboutir au Chœur d’Ali Aarrass.

Je me disais qu’en échange des informations politiques ou historiques transmises par les militants, je pouvais mettre à disposition mes connaissances dramaturgiques, qui sont aussi techniques. Lors des manifestations, je voyais des gens crier et, les voyant devenir aphones le jour après, je ne pouvais pas rester silencieuse, sans transmettre des compétences basiques de chanteuse pour identifier le diaphragme et ainsi renforcer le soutien.

LV : A chaque fois tu essayais de transformer une manifestation devant le ministère des affaires étrangères en chorale militante …

JJ : Je crois au pouvoir du cœur, avec et sans ‘h’. Comment faire chœur, qui est la représentation du peuple ? Ce peuple qui est belgo-belge, wallon, maghrébin, tzigane, musulman, chrétien, athée…C’est aussi ça l’histoire de Farida et d’Ali Aarrass et des gens qui les soutiennent, et sont composés de tous ces couches d’identités. J’ai réalisé que la presse ne pouvait pas comprendre cela dans des temps si courts. Qu’il fallait la transmission du peuple, notre propre écriture.  Il y a la volonté aussi de réinscrire l’histoire d’Ai et de Farida, dans l’histoire du continent africain, car c’est là que Mélilla est géographiquement située. C’est fondamental. Et c’est ajouté à cela la guerre contre le terrorisme à l’échelle mondiale, ainsi que ses dérives. Mais la lutte contre le terrorisme n’est-elle pas le prolongement de la lutte contre « le barbare » ? De la déshumanisation constante à partir du fait colonial ? Depuis des siècles et prenant toujours des formes nouvelles. Quand on analyse l’histoire d’Ali, on peut constater que son père et son grand-père ont tous été pris dans le même piège des empires et des états-nations.

LV : D’où vient alors l’idée de créer une représentation théâtrale autour de l’affaire Ali Aarrass ?

JJ : De la frustration de voir paraître, dans le meilleur des cas, des communiqués de presse de la campagne Free Ali Aarrass, où des phrases essentielles avaient sauté.  Ou d’être réduits à deux minutes d’infos dans un JT, où il n’y a pas de lien entre cause et effet. C’est le cinéma qui m’a appris l’importance du montage. Qui remet en question une soi-disant objectivité. Elle n’existe pas. Ce n’est que la négation du rapport de force. Godart a dit :  » l’objectivité c’est 5 minutes pour les juifs et 5 minutes pour Hitler ».  Pour Ali et Farida, ça veut dire que, bien qu’il y ait eu un non-lieu pour Ali en Espagne, bien que l’ONU ait dit qu’Ali a été extradé illégalement au Maroc, bien qu’il ait été reconnu qu’il a signé des aveux sous la torture, ces infos majeures ont du mal à passer, ce serait perçu comme un manque d’objectivité. Mais donner cinq minutes à Ali et cinq minutes à l’Etat… est-ce qu’on considère qu’ils ont les mêmes forces à être représenté ?

LV : Une représentation théâtrale qui prend parti dans ce rapport de forces et qui veut raconter toute l’histoire d’Ali ?     

JJ : Je veux montrer comment l’histoire coloniale et des empires a profondément marqué la vie des Aarrass, qui à l’origine sont des Amazight, des « berbères », des ‘barbares’, des non-grecs. L’histoire d’Ali et de Farida, c’est aussi l’histoire du père et du grand-père. C’est sur trois générations qu’on peut percevoir un système. Le grand-père était aux côtés de Abdelkrim Kattabi dans sa lutte contre l’Espagne et la France et son peuple a été bombardé de 400 tonnes de gaz-moutarde par la France et l’Espagne avec le concours de l’Allemagne. Le père était un dirigeant de campagne pour les droits civiques des habitants de Melilla, colonie espagnole, qui ne recevaient pas la nationalité espagnole. Ils étaient recensés, mais n’avaient pas de citoyenneté espagnole. La vie des Aarrass aurait été totalement différente s’ils avaient reçu cette nationalité. L’hyspano-marocain arrêté dans le cadre de la même enquête qu’Ali Aarrass, et qui a bénéficié tout comme lui, d’un non-lieux prononcé par le juge Balthazar Garzon, n’a pas été extradé et a été remis en liberté. Ils ont dû se faire enregistrer au Maroc pour pouvoir émigrer en Belgique. Leur histoire rejoint celle de beaucoup de gens qui se retrouvent dans des zones de non-droit et de non-être, et où les administrations de l’état ne les protègent pas.

LV : Quelles sont tes sources ?

JJ : Bien sûr il y a Brecht, Pasolini… Mais c’est surtout ma rencontre avec Thierry Deronne , un Belge qui vit au Venezuela depuis trente ans et qui est à l’initiative de l’Ecole Populaire de Cinéma et de Théâtre Latino Américain et dernièrement de Terra Tv, une télévision pour construire la souveraineté populaire dans l’information. Après ma participation à la flottille pour Gaza au début des années 2000, j’ai fait la connaissance du mouvement pour la télévision libre et populaire grâce à lui.  Cela répondait à toutes mes attentes, à savoir que les informations ne sont pas le fait d’une élite formée dans les écoles, mais la propriété du peuple qui agence lui-même son propre récit, qui en prend connaissance et le modifie, sans déléguer l’écriture de ses luttes aux médias dominants. Je sais que le climat politique chez nous n’est pas comparable. Mais chez nous aussi on est devant ce choix. De présenter Farida, bien qu’il s’agisse de la même femme et des mêmes faits, comme la sœur voilée d’un terroriste ou de lui donner sa place en tant qu’actrice héroïne de sa propre histoire et de celle de l’émancipation des peuples. Les médias doivent être un moyen de communiquer et non de faire des spectacles.

LV : Comment la formation du chœur a-t-elle fait chemin ?

JJ : Tout s’est passé de manière assez organique et spontanée. Ali en était à son cinquantième sixième jour de grève de la faim. Avec Pauline Fonsny, avec qui je partage toute cette réflexion sur le spectacle médiatique, nous avons filmé une manifestation pour Ali devant le ministère des Affaires étrangères. A partir de là, j’ai écrit un texte sur le chant, la voix, le soutien. Un appel pour se réunir et pour porter la voix d’Ali autrement. En lui faisant la promesse que s’il arrêtait sa grève de la faim, on allait le faire pour lui. Je me sens comme tenue par un pacte avec Ali Aarrass.

En 2015 et 2016, nous avons publié différents appels aux artistes et aux citoyens. De nombreux artistes s’étaient manifestés en soutien. Comme Anne-Marie Loop, une grande actrice et une militante engagée qui joue le rôle de l’avocate d’Ali Aarrass.

Les femmes sont arrivées les unes après les autres, pour le coup aussi bien professionnelles que non professionnelles, je n’ai jamais fait de casting.

LV : Ce groupe de femmes n’a fait que grandir. Vous êtes combien maintenant ?

JJ : Nous sommes 28 femmes, hors et sur scène, dont une dizaine de professionnelles. L’appel pour le chœur date d’il y a trois ans et demi. Depuis nous avons commencé à travailler, pas toujours au même rythme. On a tenu un rendez-vous hebdomadaire. Après le passage au Festival des libertés et celle du Festival XS en version courte, nous travaillons depuis février de l’année passée à la version longue pour le Théâtre National. Farida et moi avons fait un important travail d’écriture en concertation. Auparavant j’ai aussi réalisé deux documentaires radiophoniques auxquels le Chœur a participé. Et qui m’ont permis de faire un travail de recherche et d’investigation à Melilla avec Mustapha, le père d’Ali. Une expérience qui a été pour moi fondamentale. Ces deux documentaires seront disponibles sur CD au moment de la représentation au Théâtre National, accompagnés d’un petit livret de textes. Plus tard, j’espère qu’on pourra éditer le texte de la pièce.

LV : Comment expliques-tu que cette pièce soit présentée au Théâtre National, ce qui était impensable il y a dix ans.

JJ : Je pense que le Comité Free Ali a fait un travail inimaginable pendant toutes ces années. Les liens que le Comité a su tisser ont été extrêmement importants afin de représenter Farida et Ali et nos Andalousies. L’Andalousie, ne s’arrête pas à Malaga ou à la Méditerranée, elle traverse la mer et se retrouve dans le Nord du Maroc. Mélilla c’est l’Andalousie . J’y ai vécu aussi. Notre identité n’a pas à être définie par les Etat-Nations, sur base de l’appartenance à une couleur ou à une religion. Au mythe du choc des civilisations, j’oppose le mythe de l’Andalousie, parce qu’il y a des mythes qui divisent et des mythes qui rassemblent. Avec le Comité Free Ali, on a créé des Andalousies. On s’est créé des remparts contre la brutalité du monde et ses adversités. Et le théâtre est notre refuge. Nous sommes autres, nous sommes multiples. Des femmes ont rejoint le Chœur après les attentats de Bruxelles. On leur disait que l’unité n’était pas possible. Nous disons : oui, ça l’est. Le Chœur est devenu un refuge où on prouve que la communion est possible et nous revendiquons une équité de droits pour tous/toutes les citoyen-ne-s. Si nous avons reçu une place au Théâtre National, c’est aussi parce qu’il y a des personnes qui veulent que ce message résonne. L’époque d’aujourd’hui est telle qu’elle oblige tout le monde à se positionner. Il sera de moins en moins possible de rester passif face aux événements. Etre présent au Théâtre national, c’est dû aussi au courage de certaines personnes, comme Fabrice Murgia. D’une certaine manière, je trouve qu’il est plus facile de vivre à Bruxelles aujourd’hui qu’il y a dix ans ; je rencontre plus de personnes qui constate le chaos du monde et veulent prendre position. Il y a dix ans, je me sentais assez isolée. Nous devons agir sinon on va mourir de honte, d’inaction, et finalement on renoncera à notre humanité.

LV : Un dernier mot ?

JJ : Je voudrais parler de la scénographie du lavoir. Elle vient d’une réflexion sur l’espace du commun dans lequel travaillaient les femmes avant la domestication de leur tâche. Récemment Thierry Deronne m’a envoyé un article, en clin d’oeil. La dernière pièce de théâtre de Brecht, Thurandot ou le congrès des blanchisseurs, restée en partie inachevée, traite de la marchandisation de la pensée et de la vente des opinions.  Bien sûr, ce n’est pas voulu par le Chœur d’Ali Aarrass, et je ne l’ai su qu’après coup, mais j’ai un peu le sentiment de reprendre là où il s’est arrêté. Si Brecht avait été vivant, je suis certaine qu’il aurait écrit sur Ali Aarrass.

Merci Julie !

A lire aussi : Le Choeur d’Ali Aarrass sur le site de La Ligue pour les Droits Humains

Pour réserver vos places : Le Choeur d’Ali Aarrass au Théatre national 23 > 27.04.2019 

 

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